lettre 27 - les bi sont parmi nous

le sujet est remonté dans les conversations collectives et cette fois-ci j'ai un peu plus de recule pour en parler. comme les autres, cette newsletter commence avec des nouvelles d'ibrahim et puis enchaine sur le sujet du jour.

Lettre aux copaines
13 min ⋅ 07/12/2025

hello les copaines,

je vous écris de bretagne. βρέχιε, ça mouille, comme on dit en grec lorsqu’il pleut. mais j’ai eu ma demi heure autorisée de soleil local alors je ne m’offusque pas du crachin.

je suis repassæ en france donner des formations - faire l’argent que l’écriture ne permet pas de gagner - et c’est une course entre les sessions en présentiel et les formalités administratives que j’essaie enfin de boucler. par ailleurs, comme je forme sur l’égalité au travail et les violences (en particulier sexistes et sexuelles), c’est assez prenant mentalement. j’ai hâte de rentrer à athènes, je dois dire, et pas juste pour la météo.

du côté d’ibrahim, d’abord les bonnes nouvelles : sa fracture est totalement remise. il a repris du poids et il recommence à voir ses amis survivants dans des cadres qui lui plaisent. comme vous le savez sans doute, le cessez-le-feu n’est qu’un mot, les bombardements continuent et l’entrée de l’aide humanitaire reste empêchée. amnesty international - entre autres - confirment que le genocide est toujours en cours.

pour les nouvelles plus difficiles, son cousin mohammed et sa femme, rula, ont eu un second fils, karim. à la naissance, karim avait des malformations sévères - des oreilles et du cœur en particulier. la famille s’était inscrite sur une liste prioritaire pour une évacuation médicale, mais après deux semaines le cœur de karim a arrêté de battre avant qu’une évacuation soit même évoquée. j’ai hésité avant de partager cette histoire avec vous. peut-être pourrais-je juste rajouter que le prénom karim signifie généreux en arabe.

voici le rappel du lien de la cagnotte de la famille d’ibrahim : https://gofund.me/4ce092a9f

et celle de la famille de mohammed et rula : https://gofund.me/51fc0951a

je mentionne régulièrement ma frustration de ne pas être plus au fait de ce qui se passe dans d’autres parties du monde. on ma conseillé cette newsletter au sujet de la rdc, bilingue en anglais et français, la drc news monitor. je suis en retard sur mes mails, mais je passe l’information.

mille sujets de l’actualité française me posent question. entre autres, le statut des artistes-auteur·ices et les attaques des librairies indépendantes.

sur ce, j’enchaine directement avec le sujet du jour.

les bi sont parmi nous.

parlons peu, parlons bi

pour celleux qui se demandent pourquoi subitement je reviens aux sujets bi - j’ai surtout parlé de queer, de non-binarité, de lesbianisme lorsque j’abordais les sujets lgbtqia+ - c’est en partie parce que les réseaux sociaux nous ont fait un petit florilège de propos bi-phobes, plus particulièrement au sujet de femmes bi en couple avec des hommes. l’attaque venait de l’intérieur de la communauté queer, et l’idée véhiculée était que ces personnes - les femmes bi en couple avec un homme - ne seraient pas queer, ne pourraient pas être queer, ce serait simplement un fait, ces personnes ne seraient pas queer elles seraient même, en fait, en couple hétéro.

ce n’est pas la première fois que j’entends ces propos. ni la première fois que c’est suivi de la phrase - c’est pas moi qui le dit, c’est le matérialisme.

personnellement, je trouve que c’est du grand n’importe quoi, comme disait ma mamie. je voulais donc en faire un sujet de newsletter.

je propose de commencer par reprendre quelques termes.

_ bi : c’est le b de lgbtqia+, le fait d’être attiræ romantiquement et / ou amoureusement par deux genres ou plus. un débat existe sur l’utilisation du terme bi, parce que c’est un terme qui renverrait pour certain·es à une vision binaire du genre et pourrait renforcer l’idée que seulement deux genres existent. pan est un terme qui se veut plus inclusif, puisque pan vient du grec, et signifie être attiræ par tous les genres - incluant expressément les personnes trans ou intersex, par exemple. j’utiliserai bi dans cette newsletter avec ce double sens bi/pan.

[j’entends parfois aussi des personnes dire que les bi ne sont pas monosexuel·les, et je vous avoue que j’aime bien cette manière de formuler les choses. on peut aussi dire que pour les personnes bi, peu importe le genre de la personne dont on tombe amoureuxse.]

_ queer : alors là, on rentre dans un autre terrain où les désaccords peuvent être forts. queer vient de l’anglais, signifiant initialement étrange, voir anormal, c’est un terme qui a été repris, dans une démarche politique non seulement de revendication de la puissance subversive des vécus queer, mais aussi pour permettre de parler plus largement de la déviance à la norme. que ce soit du point de vue du type d’attirances amoureuses et sexuelles, ou de l’expression du genre. allant un peu plus loin, si on définit l’hétéronormativité comme étant un produit du patriarcat, qui est lui même imbriqué / fusionné au capitalisme, alors le queer prend logiquement un virage anti-capitaliste. ainsi queer a deux visages. d’un côté l’esthétique et la valorisation d’une certaine forme de non conformité au genre ou à l’hétéronormativité, et de l’autre, une radicalité politique anti-capitaliste, avec ce que cela comporte d’anti-racisme, décolonialisme, anti-validisme, anti-spécisme, etc. d’où le fait qu’on ait souvent plusieurs prides, celles qui sont dites “mainstream”, avec des sponsors par exemple, et celles qui sont “politiques”, et qui mettent en avant les luttes contemporaines.

[j’ai mis des guillemets à mainstream et politique parce que je pense qu’on risque parfois de catégoriser et de juger des personnes pour qui le seul accès à la pride c’est d’aller à celle qui est plus lissée - les trajectoires queer ne sont pas toute immédiates -, et aussi parce que des bulles plus politiques existent dans ces cortèges aussi. puis c’est très différent d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre. je préfère ne pas entrer tout de suite dans un rapport de hierarchisation des marches.]

_ matérialisme : c’est clairement le terme sur lequel je suis læ moins à l’aise, et qui peut aussi désigner un cadre de pensé philosophique assez éloigné de notre sujet. le matérialisme dont c’est question aujourd’hui apparaît avec le marxisme comme une manière d’analyser les conditions matérielles d’existence des personnes et leurs effets sur les groupes sociaux. c’est ainsi qu’on obtient des notions comme la lutte des classes. dans le siècle qui a suivi, le matérialisme a été réinterprété et adapté à différentes classes sociales, intégrant par exemple la classe sociale “femme” - oh ! - et il est devenu relativement important pour expliquer des formes de domination entre différentes classes ou groupes sociaux. bref, le matérialisme est un outil très puissant dans certains cadres d’analyse et de projection de mondes plus égalitaires.

les bi agent·es de chaos

et donc, c’est quoi le sujet des personnes bi ?

le regard porté sur les bi est rarement positif. iels sont souvent considéræs comme instables, immatures, promiscueuxses, susceptibles de tromper leurs partenaires, et quand des stars font des coming out bi, on en déduit que c’est pour se faire mousser, on range l’information, et on oublie totalement qu’iels sont bi. au point que la plupart d’entre nous sont incapables de citer des personnes célèbres bi.

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Lettre aux copaines

Par mélie boltz nasr

En quelques mots.

Je suis Mélie Boltz Nasr (iel/elle), un·e auteur·ice franco-libanais·e, de langue française et anglaise. Mon écriture et mes recherches touchent à la transmission racontée et aux silences hérités.

J’aime l’idée de réécrire les histoires que l’on croit figées. Mon premier livre, Contes d’un autre bois, est sorti aux éditions iXe en septembre 2023. C’est un recueil de réécritures de contes - pour adultes - qui joue avec les formes narratives - est-ce que la princesse a besoin d’être sauvée, et si oui, par qui ? - et les formes linguistiques - plusieurs types d’écriture inclusive y sont utilisées. Je travaille actuellement sur un roman de réécriture de mythologie.

J’écris aussi de la poésie, en anglais et en français. Plusieurs textes ont été retenus et publiés par Version Originale une revue bilingue basée à Paris. Des formes poétiques ont été mises en musique, notamment Grandam, par Arthur Lavandier, et Voyage par Clotilde Lacroix. J’écris actuellement une commande pour la compositrice britannique Samantha Fernando.

Pour toutes mes activités d’écriture, je suis représentæ par Julie Finidori.

J’ai également un podcast, Passé Recomposé, dans lequel j’interview des personnes au sujet de leurs grands-parents. Ensemble, nous explorons l’histoire collective au travers des histoires de famille d’anonymes. La saison 3 est en cours de production et diffusion.

Je suis présent·e sur instagram : @melie_nasr

Crédit Photo : Nanténé Traoré

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