lettre xxii - utopies encore, une marotte

je reprends le rythme - quelques nouvelles personnelles, des nouvelles d'ibrahim, et des pensées et questions après avoir lu la danse des flamants roses de yara el-ghadban.

Lettre aux copaines
10 min ⋅ 06/07/2025

καλημέρα les copaines,

une newsletter un peu plus énergique que la dernière. le temps aidant, je suis bien plus en forme et même capable de passer les minutes nécessaires à me relire.

je vais suivre le fil habituel : nouvelles de ma vie athénienne, nouvelles d’ibrahim et sa famille, puis développement d’une question / obsession. la dernière partie sera au sujet d’un livre que je viens de lire, la danse des flamants roses, de yara el-ghadban, et de ce que cela me suscite comme questions.

je commence à retrouver l’envie du jeu, voici le jeu morphologique que je vous propose cette fois. je n’ai pas envie de voir de points médians dans cette newsletter, je vais remplacer toutes ces occurrences éventuelles par des orthographes approchant du son. par exemple, amy au lieu d’ami·e. vous avez l’habitude de æ au lieu de é·e maintenant. et quand je n’ai pas de sonorité claire, par exemple pour certain·es, j’utiliserai soit un neutre autre, comme certanes, soit une fin qui me semble sympa. je m’octroie ce droit. c’est un jeu, voyons ce que ça donne. ça faisait longtemps que je n’avais pas rajouté cela à une newsletter.

pour les nouvelles, en quelques mots je vais beaucoup, beaucoup mieux. mon passage en france m’a permix de travailler - et donc accumuler de quoi vivre quelques mois -, de voir des professionneles de santé - qui ont confirmé les diagnostiques et surtout que je n’ai pas de séquelles -, de voir des amys - mais pas tout le monde, sorry <3 - et de me reposer - ce qui explique le point précédent. je suis de retour à athènes, où la chaleur est telle que je m’hydrate uniquement avec du thé rempli de glaçons et je recherche des solutions écolo pour gérer les cuisses qui frottent en marchant. bref, j’ai des problèmes minimes. par ailleurs, je prends des cours intensifs de grec - 20h par semaine ! - et j’ai imprimé la première version quasi complète du manuscrit du roman, ainsi mes journées sont occupées. j’ai aussi un texte pour un cycle de mélodies à écrire. je fais encore beaucoup la sieste, mais je retrouve mes marques et je pourrais bientôt aussi aller à la piscine à athènes - j’ai besoin qu’un cardiologue certifie que mon cœur fonctionne bien, c’est obligatoire ici. on est sur une tendance ολα καλά (tout va bien).

pour les nouvelles d’ibrahim, j’aurais eu besoin d’une transition entre ces deux paragraphes mais je ne l’ai pas trouvée. c’est bien en phase avec la brutalité du monde, les vies se juxtaposent sans jolies sas entre deux réalités concommittantes.

pas une semaine ne passe sans qu’il apprenne la mort d’une personne de son entourage. trouver à manger est extrêmement difficile, il s’est rendu aux fameux centres d’aide alimentaire - ceux où plusieurs centaines de personnes ont été assassinées par les forces militaires ou dans les mouvements de foule, ceux qui distribuent de la farine contenant des traces d’ocytocin d’après plusieurs sources - et les scènes qu’il décrit sont abominables. il a eu la chance inouï de récupérer un colis, de sauter sur un véhicule en marche, et de réussir à repartir avec de quoi nourrir toute sa famille une semaine. il a aussi écrit qu’il avait vu des choses qui l’avaient marqué à vie. venant de quelqu’un qui a dû aider sa tante et sa cousine à évacuer leur quartier sous un déluge de balles - une vidéo datant du début du génocide - ainsi que toutes les choses dont je vous ai déjà parlé, je pense que cela contribue à raconter que des nouveaux crans sont continuellement atteints. par ailleurs la vue de sa père se dégrade, et financer l’opération nécessaire paraît quasi impossible.

j’aimerais quand même partager autre chose d’ibrahim avec vous. certanes s’en souviennent peut-être, la dernière fois que j’ai parlé en visio avec lui, il m’a montré deux oiseaux dont il s’occupe. un pigeon - je crois, ou une colombe ? - blanc, qu’il avait trouvé sous les décombres et une perruche verte qui vient parfois dans sa maison, et qu’il nourrit. je ne m’y attendais pas du tout, parce que les sujets dont on parle sont généralement les premières nécessités. des “comment ça va aujourd’hui,” et des pudeurs des deux côtés - lui qui ne veut pas me choquer, et moi qui ne veut pas parler de sujets triviaux - de sorte que nous n’avons que peu parlé de son rapport aux créatures. cette semaine, il m’a raconté qu’il avait trouvé une nouvelle perruche, et qu’elle était réfugiée chez lui et sa famille. il m’a envoyé des vidéos. il siffle et elle s’envole du meuble où elle a élu domicile pour venir se poser sur son doigt. et d’autres vidéos, avec sa sœur lana qui essaie de prendre la perruche sur son doigt. il m’écrit “pour l’instant, la perruche donne des coups de bec à toustes les membres de ma famille qui s’approchent, elle n’aime que moi”, avec un smiley fou rire. effectivement, c’est ce que je constate dans les vidéos, qui ont quelque chose de doux et d’amusant, une scène banale si ce n’est que l’arrière plan est un appartement fortement abimé par les bombardements.

je découvre qu’ibrahim c’est aussi cette personne là. une personne qui sauve des perruches vertes et qui s’en occupe, qui rigole avec sa sœur quand elle essaye d’apprivoiser la nouvelle perruche. je lui ai demandé s’il les avait nommées, il m’a dit que non. et ça aussi ça m’interpelle. tout ce que je ne sais pas au sujet de son rapport au monde et aux vivantes. la manière dont les circonstances ont aplati l’image que j’ai de lui et comment je le raconte.

avant de transitionner vers le sujet du reste de la newsletter, voici un rappel du lien pour aider ibrahim et sa famille. vu le prix des denrées alimentaires, chaque euro aide. et il a été super touché quand des personnes ont laissé des messages avec leurs dons : https://gofund.me/8b1f7cb1

je me permets de rajouter le lien vers le go fund me d’une autre famille. nad - qui est illustrateurice et auteurice - est en contacte avec rozan. rozan a été atteinte par des éclats d’obus je crois, et aux dernières nouvelles elle était dans un état de santé critique. voici le lien : https://gofund.me/d74a1dee

merci à vous <3

et maintenant, je vous propose un retour de lecture et les questionnements d’écriture.

y’allah, παμε, ελα, on y va.

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Lettre aux copaines

Par mélie boltz nasr

En quelques mots.

Je suis Mélie Boltz Nasr (iel/elle), un·e auteur·ice franco-libanais·e, de langue française et anglaise. Mon écriture et mes recherches touchent à la transmission racontée et aux silences hérités.

J’aime l’idée de réécrire les histoires que l’on croit figées. Mon premier livre, Contes d’un autre bois, est sorti aux éditions iXe en septembre 2023. C’est un recueil de réécritures de contes - pour adultes - qui joue avec les formes narratives - est-ce que la princesse a besoin d’être sauvée, et si oui, par qui ? - et les formes linguistiques - plusieurs types d’écriture inclusive y sont utilisées. Je travaille actuellement sur un roman de réécriture de mythologie.

J’écris aussi de la poésie, en anglais et en français. Plusieurs textes ont été retenus et publiés par Version Originale une revue bilingue basée à Paris. Des formes poétiques ont été mises en musique, notamment Grandam, par Arthur Lavandier, et Voyage par Clotilde Lacroix. J’écris actuellement une commande pour la compositrice britannique Samantha Fernando.

Pour toutes mes activités d’écriture, je suis représentæ par Julie Finidori.

J’ai également un podcast, Passé Recomposé, dans lequel j’interview des personnes au sujet de leurs grands-parents. Ensemble, nous explorons l’histoire collective au travers des histoires de famille d’anonymes. La saison 3 est en cours de production et diffusion.

Je suis présent·e sur instagram : @melie_nasr

Crédit Photo : Nanténé Traoré

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