une newsletter écrite depuis lesvos, où je viens de me poser pour quelques semaines. comme toujours, des nouvelles d'ibrahim d'abord puis des nouvelles du roman.
salut les copaines,
je crois que je vais être brefe aujourd’hui. ce n’est pas le mois d’août et ses cigales qui m’empêchent d’être plus verbeuxse, c’est le fait d’avoir bouclé un texte de 171,000 mots environ (soit 420 pages pour les obsédæs des nombres de pages). quelque chose de plus sec se joue dans mes doigts, le clavier n’est pas mécontent de sa pause. j’ai envie de faire court. ce n’est pas contre vous, comme vous le savez.
[merci à toustes les personnes qui ont répondu à la dernière newsletter et auxquelles je n’ai pas encore répondu. j’ai un soucis avec mes mails et certaines messageries en ce moment, mais ça va passer, je vais parvenir à vous répondre :) ]
commençons par les nouvelles d’ibrahim. depuis la dernière fois, il a eu la grippe. au début, il a cru avoir une réaction post traumatique à des événements qu’il avait vécu quelques jours auparavant. il s’est d’abord dit que l’immense fatigue et le brouillard, puis les fièvres étaient liées à ce choc. et puis la grippe en juillet, on n’y pense pas tout de suite quand on a 26 ans et une santé de fer.
sauf que comme toustes les gazaouis, ibrahim ne mange qu’un repas par jour depuis des mois, il n’a pas accès aux fruits et légumes frais, ni ceux en conserve depuis bien longtemps, alors oui, son corps affaibli a attrapé la grippe. il a réussi à se faire conseiller sur place pour prendre des antibiotiques (40 dollars la boite au lieu de 2 avant génocide), et comme je me sentais dépassæ par la situation et que mon réflexe dans ce cas c’est de demander conseil autour de moi, je l’ai aussi mis en contact avec sh, pharmacienne libanaise très qualifiée et arabophone. il a dû prendre d’autres médicaments (la grippe est passée de virale à bacteriologique, si j’ai tout compris) puis il s’est bien remis.
une fois la grippe passée, il a réussi à trouver et acheter un sac de farine de 50kg (mille dollars), qu’il a ramené à la maison en marchant plusieurs kilomètres. ce sac devrait leur tenir une semaine pour toute la famille - je le rappelle, à raison d’un repas par jour. le lendemain, ibrahim évoquait des très grosses douleurs musculaires, alors rebelotte, j’ai demandé à sh ce qu’elle en pensait. car je craignais que ce soit le signe que son corps commence à s’attaquer aux muscles pour survivre. sh a confirmé mes inquiétudes et pris directement contact avec ibrahim à nouveau, pour voir avec lui ce qu’il pouvait faire pour stabiliser la situation. quelques jours plus tard, ibrahim dit qu’il se sent mieux de ce point de vue.
nous avons discuté avec sh, partageant des constats similaires. le stade 5 de famine ayant été atteint à gaza, tous les corps sont affectés de manière plus ou moins permanente. certes les images les plus saisissantes nous viennent en tête, mais des personnes comme ibrahim, et les adultes en général, ne montrent pas forcément des signes extérieurs aussi visibles de famine que les enfants - dont le corps tente de grandir et dont les réserves ne sont pas suffisamment constituées. pendant ce temps tous les organes, dont le cerveau, sont à risque. sans parler de ce que commence à enseigner l’epigénétique.
je suis en colère. pour de nombreuses raisons : que nous avons dû attendre d’arriver aux images partagées la semaine dernière pour que les “grands pays” interviennent, c’est à dire que nous avons permis des souffrances indescriptibles à ces corps avant que le chancelier allemand, par exemple, passe un coup de fil au chef de l’occupation, que nous avons des pays comme la france qui se gargarisent d’envoyer 40 tonnes d’aide (c’est l’équivalent de deux camions, je crois), alors que le minimum nécessaire serait 500 camions par jour, que nous allons encore les larguer du ciel (c’est dangereux, inefficace et humiliant), qu’au fond ces réactions arrivent une fois qu’un nouveau cap sans retour à été franchi.
[du coup, je vais à l’escalade et la nage et j’informe les gens autour de moi de la colère, je suis allæ en manif taper contre des casseroles à 30 centimètres de la police grecque, je ne garde pas ça pour moi.]
pour celleux qui aident via les cagnottes, celle d’ibrahim est ici. comme il a été malade ces derniers temps il a peu travaillé pour demander à des personnes de contribuer. il leur reste de quoi acheter 3 sacs de farine. contribuer peut sembler dérisoire, c’est néanmoins une façon de pousser, à petite et personnelle échelle, contre la violence qui leur est faite : https://www.gofundme.com/f/6u9ap9-help-my-family-in-gaza
le cousin d’ibrahim et sa femme ont aussi une cagnotte. rula est enceinte et leur petit, omar, a des infections à la peau qui sont soignables… avec un medicament qui coute maintenant plus de 300 dollars. voici le lien.
par ailleurs j’ai aussi repéré workshops for gaza qui propose des ateliers et des livres sur des thématiques comme l’anticolonialisme, l’histoire, la littérature palestinienne mais pas que. les fonds sont reversés à des organisations de confiance. je vais participer à deux ateliers, l’un sur l’écrivain Kanafani, et un autre sur writing literary futures. j’envisage aussi de proposer des ateliers d’écriture dans ce cadre, je n’ai pas encore trouvé le thème, j’y réfléchis.
toutes les formes de solidarité sont bonnes à prendre. d’ailleurs, un slogan que j’ai vu récemment et auquel je pense beaucoup est le suivant : free palestine from zionism, free europe from fascism. l’idée c’est que c’est bien sympa de chanter free palestine dans toutes les langues en manif cependant, une des meilleurs façons de participer aux luttes de libération, c’est aussi de lutter contre le fascism chez nous. donc lutter contre l’austérité au nom de la préparation de la guerre, par exemple, lutter pour les droits en france, lutter contre l’industrie de l’armement, lutter contre la loi duplomb, etc, ça fait partie de la réponse.
cette intro est peut-être un peu plus directe que d’habitude. comme dit plus haut, je n’ai pas le phrasé musical cet après-midi et cela doit se sentir à la lecture.
enchainons avec les nouvelles du roman.
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