Lettre XVI - dés/apprendre, re/membrer

Une lettre envoyée depuis Athènes, une lettre en retard pour des raisons tout à fait dépendantes de ma volonté. Parfois être en retard c'est arriver au bon moment. Disons cela. On en replarle dans trois semaines quand je dois déjà réécrire ! Le thème c'est l'apprentissage, les souvenirs, défaire et refaire.

Lettre aux copaines
1 min ⋅ 03/11/2024

Καλημέρα les copaines,

[Je sais, c’est fou, j’ai installé le clavier grec sur mon ordinateur.]

Je vous écris samedi, la veille de l’envoi théorique. Je suis dans un nouvel appartement avec une histoire marrante que je vous raconterai sans doute. LS dans la pièce d’à côté se réveille d’une longue sieste. Ce matin nous avons été au marché, j’ai pratiqué les chiffres avec les marchands, tout à l’heure nous allons à une soirée qui sera majoritairement queer et grecque. D’ailleurs au moment où j’écris ces lignes nous ne savons pas encore que nous serons les seules non hellénophones. J’ai tant de choses à vous raconter que je ne sais pas quand est-ce que tout cela trouvera sa place dans le newsletter.

[Je relis presque une semaine plus tard, LS est partie, l’appartement est toujours vide, j’ai acheté des pulls en laine à la fripe, j’espère me rendre à l’escalade ce soir.]

Avant de commencer celle-ci, je vous fait un update concernant Ibrahim et sa famille. Les températures chutent, iels hésitent à utiliser une partie de l’argent pour acheter des vêtements - hors de prix, à cause du blocus - et iels ont fini par se procurer de quoi renforcer la tente en prévision des intampéris. Son petit frère Mohammed s’est cassé la main en courant se réfugier dans les bras de leur père un soir de bombardements. Un autre jour, il a voulu jouer avec une “fourmi”, qui n’était autre qu’un scorpion. La semaine dernière, le camp a été bombardé et iels se sont réveillés le matin avec des débris de missiles sur la tente. Iels parviennent à manger mais uniquement de la nourriture en conserves et c’est très cher.

[Update supplémentaire, Mohammed s’est cassé la seconde main en tombant. Les os des enfants s’abiment avec le manque de nourriture fraiche. En plus de la décalcification normale suite à la première chute, ses os sont très vulnérables.]

Ce dernier mois, nous avons aidé le cousin d’Ibrahim, Mohammed, sa femme Rula et leur fils de 18 mois, Omar, a ouvrir leur propre page de levée de fonds. Iels sont plus au nord de Gaza et dans une situation très difficile - Omar est dénutri et iels doivent se déplacer trop souvent pour garder leurs affaires. Mohammed et Rula sont en grande détresse, iels ont besoin d’autant de soutien que possible.

Adham, un ami d’Ibrahim s’est fait voler une partie de l’argent de sa cagnotte par la personne qui assurait le relais bancaire - vous vous souvenez, j’avais expliqué que les comptes en banques palestiniens ne sont pas acceptés par go fund me - et nous avons trouvé quelqu’un·e d’autre pour lui assurer la suite de ses virements. Sa cagnote est désormais “sure”, dans le sens où les fonds lui parviendront.

[J’aimerais fait un petit shout out à RD qui utilise son compte instagram pour faire connaitre la cagnotte de Mohammed, Rula et Omar, ainsi qu’à celleux qui ont fait circuler celle d’Ibrahim, je n’ai pas tous vos noms, merci pour elleux.]

Ibrahim et Adham promettent de me cuisiner un grand repas palestinien quand iels auront traversé la frontière vers l’Egypte. Je vous laisse contempler cette projection et ce qu’elle suscite chez vous. Pour moi, elle est remplie de sens différents. Elle pose la délicate et douloureuse question de l’avenir. Que nous espérons, ou auquel nous nous permettons de croire.

Et je ne parle même pas du Liban. Je n’ai plus la place dans cette intro de newsletter. Comment vous expliquer les multiples facettes de mon désespoir ? Tout ce que l’armée du sud détruit ? Et puis j’avais prévu d’aller au Liban en novembre, à Tyre, d’où vient l’une des personnages de mon roman. L’armée d’occupation a fait évacuer plusieurs villes et quartiers, dont le centre de Tyre, l’une des plus vieilles villes du monde - qui remonte au moins au temps cananéens, contemporaine de l’Egypte antique - et la possibilité de s’y rendre disparait. Je rajoute cette ville à la liste de celles que je n’ai pas pu visiter avant sa destruction. Ça aussi, c’est un sujet de newsletter, pour une autre fois.

Aujourd’hui on va parler de dés/apprentissages.

Je prends le cas de mon rapport à la Palestine en me disant que cela vous touchera probablement. Pour ce sujet ou d’autres.

Yallah, πάμε, c’est parti.

...

Lettre aux copaines

Par mélie boltz nasr

En quelques mots.

Je suis Mélie Boltz Nasr (iel/elle), un·e auteur·ice franco-libanais·e, de langue française et anglaise. Mon écriture et mes recherches touchent à la transmission racontée et aux silences hérités.

J’aime l’idée de réécrire les histoires que l’on croit figées. Mon premier livre, Contes d’un autre bois, est sorti aux éditions iXe en septembre 2023. C’est un recueil de réécritures de contes - pour adultes - qui joue avec les formes narratives - est-ce que la princesse a besoin d’être sauvée, et si oui, par qui ? - et les formes linguistiques - plusieurs types d’écriture inclusive y sont utilisées. Je travaille actuellement sur un roman de réécriture de mythologie.

J’écris aussi de la poésie, en anglais et en français. Plusieurs textes ont été retenus et publiés par Version Originale une revue bilingue basée à Paris. Des formes poétiques ont été mises en musique, notamment Grandam, par Arthur Lavandier, et Voyage par Clotilde Lacroix. J’écris actuellement une commande pour la compositrice britannique Samantha Fernando.

Pour toutes mes activités d’écriture, je suis représentæ par Julie Finidori.

J’ai également un podcast, Passé Recomposé, dans lequel j’interview des personnes au sujet de leurs grands-parents. Ensemble, nous explorons l’histoire collective au travers des histoires de famille d’anonymes. La saison 3 est en cours de production et diffusion.

Je suis présent·e sur instagram : @melie_nasr

Crédit Photo : Nanténé Traoré

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